Joëlle Léandre

Guylaine Cosseron

Antoine Berland

Trio hommage à Marcel Duchamp

Guillaume Laurent, la base du mouvement

Photo de Franpi Barriaux

On pense traditionnellement que Duchamp a révolutionné l'art contemporain en apposant sa signature sur des latrines, oubliant que derrière ce geste prétendument provocateur, il y a une question qui dépasse largement la question plastique.
Oui, les préceptes de Duchamp vont au-delà de son champ de recherche, et des musiciens comme Joëlle Léandre, Guylaine Cosseron et Antoine Berland se réunissent pour l'affirmer, créer et performer. Les écrits de Duchamp ont marqué la célèbre contrebassiste comme bon nombre de grands improvisateurs, compositeurs, dérangeurs, écouteurs, penseurs.


Puisque le son est une matière comme les autres et que nous avons là trois sculpteurs hors-pistes, l'occasion est donnée de s'y confronter en laissant la spontanéité et l'écoute nous guider.
Création et performance collective avec

Joëlle Léandre : contrebasse et voix,

Guylaine Cosseron : voix et

Antoine Berland : piano préparé.



 

Joëlle Léandre prend Duchamp

Joëlle Léandre, Guylaine Cosseron et Antoine Berland rendent hommage à Marcel Duchamp


 

Joëlle Léandre a connu une révélation avec Duchamp : liberté, persévérance dans ses idées, humour, création instantanée et surtout théorisation et mise en pratique de tout cela. Alors, lorsqu’à Rouen, Duchamp dans sa ville a lancé les festivités pour célébrer les 50 ans de sa disparition, il semblait presque naturel que l’archet de la contrebassiste symbolise une forme de relais. Ainsi la voilà, dans cette jolie salle de la Maison de l’Université de Mont-Saint-Aignan, avec Rouen littéralement à ses pieds (c’est en haut de la falaise), entourée d’une vieille connaissance, la vocaliste Guylaine Cosseron ; et d’un régional de l’étape, le pianiste Antoine Berland.

Duchamp appelle à l’évidence au happening ; alors le trio se lance sans round d’observation dans une musique qui cherche à exploiter le moindre bruit. Cela peut être les sons de gorge fascinants de Guylaine Cosseron ou le piano rempli d’objets incongrus qui permettent d’altérer les sons des cordes, sensibles à tous les traitements, du frottement au pincement. Il y a de l’intensité dans les échanges, et une certaine complicité qui naît dans cette première rencontre autour de l’auteur des ready-mades. Certes, Antoine Berland et Cosseron travaillent ensemble depuis des années, mais c’est collectivement que les liens se tissent. La chanteuse, qui déclame également un poème en laissant beaucoup d’espace à ses compagnons, se place de fait dans le rôle central de trait d’union. Elle est aussi génératrice de fantaisie, celle par qui le décalage arrive. Le personnage pataphysique d’une pièce de Ionesco qui s’écrirait devant nous.


 

On s’en aperçoit au premier couvercle de camembert. D’un geste auguste, les deux improvisatrices lancent des boîtes dans le capot ouvert du piano préparé. Dame ! Duchamp était rouennais ! À partir de cet évènement, les choses se découvrent, comme un masque de cire qui fondrait : Berland, qu’on entend par ailleurs hebdomadairement dans l’émission Le Cri du Patchwork sur France Musique, trouve une rythmique appartenant à lui seul dans le fatras inséré entre les chevilles et les étouffoirs de son piano. Pendant ce temps, Joëlle Léandre et Guylaine Cosseron se lancent dans une joute lyrique particulièrement brillante avant de faire une pause calva ; jouer avec les clichés et les détourner, c’est encore du Duchamp ! Et tant pis s’il n’a voulu revoir sa Normandie qu’à la fin de sa vie : la pique de la contrebasse qui va fouiller dans les galets ou embrocher des pommes a tout pour être cauchoise. C’est d’ailleurs ainsi que ça se termine : la contrebasse posée sur le meuble du piano sert de goûter à un Berland gourmand. Mangez des pommes !

par Franpi Barriaux // Publié le 17 juin 2018 // Citizen Jazz.

Photo de Franpi Barriaux

Photo de Franpi Barriaux

Performance à la MDU :

une aventure duchampienne

avec Joëlle Léandre

 

L’œuvre de Marcel Duchamp traverse cette performance imaginée par Joëlle Léandre, contrebassiste, Antoine Berland, pianiste, et Guylaine Cosseron, chanteuse. Cette création est présentée mardi 29 mai à la Maison de l’Université à Mont-Saint-Aignan dans le cadre de Curieux Printemps et Duchamp dans sa ville.

Joëlle Léandre le revendique. Elle est une véritable Duchampienne. L’œuvre de l’artiste, né à Rouen et disparu il y a tout juste 50 ans, l’accompagne dans sa vie de musicienne. Et ce depuis la lecture de Sur Marcel Duchamp de Robert Lebel et Silence de John Cage. « Duchamp, c’est très cagien. Duchamp et Cage sont deux personnalités, deux figures essentielles, des empêcheurs de tourner en rond. On peut les qualifier de provocateurs mais c’est beaucoup plus fin que cela. Ils ont mené toute une réflexion sur la position de l’artiste, celle de l’œuvre, sur la hiérarchie en musique. Si je n’avais pas lu ces deux livres, je ne saurais pas qui je suis ».

Duchamp a bousculé les codes de l’art et nourri les questionnements des artistes. Pas seulement les peintres et les sculpteurs. Il a étendu « le champ des possibles », « le champ des libertés » aux improvisateurs, aux musiciens, tels que Joëlle Léandre. « Avant Duchamp, le sujet était tellement emprisonné, cadenassé, muselé. Lui a tout ouvert. Il a donné de l’air. Avec lui, il y a eu une sorte d’explosion. Cela touche aussi bien le social, la politique que les institutions ». 

 

Sculpter la matière du son


Pour un artiste, c’est un profond engagement, un chantier de toute une vie. « Quand on commence, on apprend avec ses maîtres. Après, il faut désapprendre. Sinon, nous sommes des éponges. C’est le vide. Si j’avais dû interpréter des partitions des grands compositeurs, je me serais complètement ennuyée. Je n’ai jamais voulu être dans la répétition. J’ai suivi des maîtres. J’ai ensuite développé le soi. Pour cela, on ne nous donne pas les clés. Il faut se réveiller individuellement, prendre des risques, être dans la création. Il faut rater, rater beaucoup et rater encore. Là, on peut déranger et être dérangé. Il y a un côté subversif, provocateur. Mais, c’est beaucoup de solitude ».


 

Joëlle Léandre a positionné son instrument, la contrebasse, autrement pour être dans une poésie plurielle, travailler le son, comme une matière. « La musique, c’est du son. Elle a besoin de son mais le son n’a pas besoin de musique ». Mardi 29 mai, à la Maison de l’université à Mont-Saint-Aignan, elle va sculpter le son avec le pianiste Antoine Berland et la chanteuse Guylaine Cosseron. Pas de concert mais une performance, « une aventure avec beaucoup de surprises. Nous avons fait beaucoup de musique ensemble. Nous sommes comme trois gamins avec nos jeux. Nous jouerons de nos instruments et il y aura aussi de nombreux objets ». Une heure de création musicale en forme de clin d’œil à Marcel Duchamp le précurseur.

 

 

Article paru dans Relikto en mai 2018.